Region de Gety, aubaine des hommes en armes

Tout le monde vers l’or à Gety

En temps de paix comme pendant la guerre, les gens ne cessent d’affluer vers les zones aurifères de Gety. Source de revenu immédiat quand il est exploité, l’or intéresse tout le monde : les hommes, les femmes, les enfants voire les vieillards. Les femmes dont le nombre varie d’une carrière à l’autre, selon l’intensité des activités qui s’y déroulent, y sont toujours présentes (OSISA, 2009, SARW, 2011, IKV et RHA, 2012) ; actuellement, elles semblent cependant s’organiser en fréquentant les carrières « à tour de rôle de 15  à 20 personnes pour bien écouler les marchandises » (restaurant, aliments divers, …),  selon le focus group des mamans restauratrices de la carrière ‘’Main dans la main’’ de Bavi, conduites par madame MUKOSI ZAWADI (35 ANS) ; « avec un nombre supérieur à cela, on a l’échec », dira-t-il. La raison pourrait également résider dans la stratégie de lutte contre les violences qu’auraient adoptée les femmes de la contrée, enclines à l’insécurité liée à la présence de nombreux hommes en armes; cela a été soufflé par l’une d’entre elles, mais non soutenu par les autres.

L’enquête n’a pas su cependant déterminer le nombre d’enfants qui travaillent dans le secteur minier artisanal ; on se souvient des actions de la Justice internationale, représentée par la CPI, sur certains leaders des groupes armés de l’Ituri, ce qui doit avoir un impact sur cette présence officielle dans les régions sous contrôle des FARDC comme des FRPI. Le notable susmentionné a néanmoins épinglé cette existence en disant que les enfants viennent « aider pour l’achat des aliments, des unités, pour le transport de sable, souvent à l’absence de leurs grands » ; le groupe de l’orpailleur LAZO note cependant que « les enfants se font voir aussi dans les carrières, malgré la décision, mais surtout pendant les vacances où ils profitent de l’occasion pour préparer la rentrée scolaire ». Les enfants n’y sont donc pas complètement absents.

Les carrières minières de la région de Gety restent finalement, comme partout ailleurs,  l’apanage des hommes, mais à forte proportion indru (walendu bindi ou bangity) et d’une infime minorité d’autres ethnies.

A cause de l’incertitude liée à l’insécurité, les habitants ont presque abandonné la culture soutenue des champs, selon MATABA ZUKPA (54 ans), vieux sage du village Singo, groupement baviba, puisque, ajoutera MATESO KASORO (25 ans), agronome du groupement baviba, rencontré à la carrière de Walo, « les récoltes n’appartiennent généralement pas aux propriétaires des champs, mais elles sont assurées par les miliciens, et parfois par des hommes en tenue des FARDC » : les gens se ruent vers l’or. Avec la paix qui semble progressivement s’instaurer dans certains coins de la chefferie, des efforts sont déployés pour sensibiliser les chrétiens, dira ONESIMO MOMVU (38 ans), pasteur responsable d’Olongba à Bavi centre, « à s’adonner davantage aux activités traditionnelles de la chefferie » (sous entendu agriculture et élevage) au lieu de « l’exploitation de l’or (qui) tue » sur plusieurs formes.

Pour le négociant SAFARI ODUDHU (28 ans), « c’est à cause de l’or et nos autres richesses que la guerre ne se termine pas de notre contrée » ; on ne veut pas quitter la région quand on y entre. N’eût été cela, ajoutera-t-il, il n’y aurait pas « de raids perpétuels des FRPI » sur nous ni non plus « des bagarres quotidiennes FARDC-FRPI dans notre région ». « Malheureusement, a-t-il conclu, beaucoup de nos enfants pris en otage s’y trouvent impliqués, et l’Etat ne fait rien » ; cette forme de déception s’est aussi dégagée des propos du groupe des mamans  vendeuses de farine de manioc à la carrière de Walo, présidé par madame ZASI MAIRO (30 ans), pour qui, à travers une série des questions,  la misère de la chefferie incombe au Gouvernement : « comment comprendre qu’un petit groupe des rebelles résiste à l’Etat pendant des années ? » « Peut- être travaillent-t-ils ensemble ? » « Où en est-on avec les négociations Cobra et l’Etat »  « Pourquoi les FARDC ne veulent plus progresser comme avant ? ». Pour le Préfet MBADHU (39 ans), « c’est l’or qui nous tue ! … demain, c’est le pétrole qui tuera en Ituri ! ».

Hommes en armes dans le milieu aurifère

Depuis la libéralisation de l’exploitation artisanale des matières précieuses en R.D.C. en 1981 (ordonnance loi No81-013 du 02 avril 1981) (KABILA, 2009), cette activité a été partout tenue surtout par des civils ; il en était aussi ainsi de la région de Gety, même si l’on doit déplorer le poids négatifs des leaders traditionnels locaux et des structures gouvernementales sur l’amélioration des conditions de vie des miniers artisanaux et leurs familles (SARW, 2011).

Avec l’éclatement des conflits armés en 1998 et surtout en 2002 en Ituri, la région de Gety est devenue une zone de déplacement des hommes en armes et de prolifération des armes légères et de petits calibres. Les conflits récurrents en ont fait un terrain de combat et un espace de large exploitation minière artisanale aussi bien par les civils que par des hommes en armes, FARDC, miliciens des FRPI et autres.

Ces hommes, à en croire le notable précité, ne collaborent pas entre eux, mais « ils sont tous impliqués dans l’exploitation de l’or », soit directement soit par le truchement des personnes interposées, notamment les civils. A ce propos, celui-ci affirme que « dans le temps (= les mois au lendemain de la conquête de l’espace), chaque chef militaire FARDC avait son trou, et les exploitants civils étaient contents pour leur sécurité et celle de  leurs trous » ; les choses ont changé peu après, selon le commerçant ANDROZO MBODHU (40 ans), car les FARDC font « travailler les  civils à leur place et partager le fruit ou la récolte en deux ». Et ce qui se fait au su et au vu de tout le monde, c’est leur implication dans la collecte de 5 000 Fc par trou chaque semaine. Cette opinion est aussi soutenue par le groupe de l’élève MUNO KATALA (19 ans) qui, parlant de la carrière Umoja,  confirme l’exploitation de la carrière directement par les FARDC, mais qu’à ce jour les travaux sont effectués par les civils et les collectes par trou. Cette pratique n’enchantent cependant pas ces exploitants qui ont, selon le commerçant ANDROZO, plusieurs fois réclamé de mettre fin à cela, sans succès ; « ils sont obligés de se soumettre, de subir comme ils sont dans la zone d’insécurité ».

FARDC et FRPI, quelle différence?

Ce que font les FARDC aujourd’hui, c’est exactement ce que faisaient les FRPI quand ils étaient aux commandes, selon le Préfet MBADHU ; la différence c’est que « pour les FARDC il y a la justice en cas de problème, mais pour les FRPI, pas de justice » : on subit toute sorte de torture. Toutefois, ce qui était positif chez les FRPI, c’est que la circulation était libre sur toute l’étendue de la chefferie qu’ils contrôlaient, alors qu’avec les FARDC il y a trop de tracasseries dans les carrières non ciblées, et aussi et surtout sur les routes et les sentiers ; partout, il faut payer, piéton, motocycliste comme automobiliste.

Dans la même optique, madame ZASI MAIRO, vendeuse de farine de manioc à la carrière de Walo, a présenté les dépenses qu’elle effectue au positionnement militaire entre Bavi et la limite nord de la chefferie (en direction de Bunia) en payant 500 FC par barrière pour «café na biso » (traduit : notre café)  :  par le sentier (raccourci : 9 km), quatre fois 500 Fc, et par route (16 km) onze fois 500 Fc, pourtant un baff (bassinet en plastic) de farine vaut 6 000 Fc. « Ils croient que tout le monde a l’or » a affirmé, à ce propos,   le groupe de l’orpailleur LAZO ZITONO Justin. Pour le groupe de madame MUKOSI ZAWADI, les FRPI n’effectuaient les collectes de 5 000 Fc par semaine qu’auprès des chefs des trous, et deux fois par semaine (jour de marché), ils sollicitaient au niveau de leur positionnement une libre contribution en bois ; ces collectes de 5 000 Fc se faisaient, selon les précisions du groupe du commerçant ANDROZO, comme ceux du Préfet MBADHU, et des orpailleurs MBAFELE AUBHI (35 ans) et BAHATI MANGU (42 ans) respectivement des carrières Tuungane et Baraka, seulement le vendredi. Avec les FARDC, la vie est devenue, selon le groupe des mamans restauratrices de madame MUKOSI,  beaucoup plus difficile, car on n’est plus libre de ses mouvements. « Normalement, les FRPI ne sont pas sur le terrain, mais ils arrivent de temps en temps pour des tracasseries pendant la nuit » ; cela, à en croire MATESO KASORO, l’agronome, et aussi SAFARI ODUDHU, le négociant, s’est accentué depuis les attaques menées par les FARDC sur les FRPI.

La plupart des groupes enquêtés pensent que c’est l’or qui fait la misère de leur milieu, car qui s’y installe ne veut plus le quitter. « A cause de l’or, ces gens-là ne sont pas prêts à partir », évoque le groupe du Préfet MBADHU, pourtant « leur présence est nuisible  à cause de la tracasserie » et d’ajouter « que ce soient les FARDC ou les FRPI, toutes agissent presque de la même façon ; ce qui leur importe maintenant c’est de faire la collecte d’argent et de creuser l’or pour leurs propres intérêts ».

Aucun groupe n’a su cependant dire où est vendu l’or exploité par les hommes en armes, FARDC, FRPI ou autres. ONESIMO MOMVU, pasteur responsable, reconnait l’existence d’une certaine collaboration « qui n’est pas tellement étroite » entre « les occupants » et la population ou les exploitants. Pour le groupe de l’orpailleur LAZO ZITONO, la collaboration résidait dans le travail que les exploitants étaient obligés de faire avec ou pour les hommes en armes, et parfois dans le cadre de la sécurisation de leurs propres trous, voisins à ceux de ces hommes, et pas plus. Les FRPI collaboraient aussi, en leur temps, avec la population à surveiller les travaux d’intérêt communautaire, salongo, organisé par la chefferie. Quant à la vente de l’or, généralement les exploitants ne savent pas chez qui ces gens-là vendent le leur ; ceux-ci sont cependant prêts à venir ravir ce que les exploitants ou négociants détiennent s’ils le savent. Cela se fait systématiquement aujourd’hui la nuit par les FRPI s’ils en sont au courant, selon les élèves ; pour  ces éléments, cette action nocturne cible également les familles où il y a des jeunes filles qu’ils viennent enlever.  Le groupe du commerçant  ANDROZO MBODHU estime pour sa part que l’on est obligé de collaborer avec les hommes en armes pour besoin de sa sécurité et de peur de tout perdre ; cependant, les comportements de certains éléments des FARDC laissent à désirer, mais on n’en peut rien, car « quelle que soit la plainte portée à leur endroit auprès de leur hiérarchie, rien ne se fait. Le moins que celle-ci finisse par faire, c’est généralement de muter le malfaiteur loin du lieu de forfait ». Avec les FRPI,  dit-il, « on ne peut désormais plus collaborer, puisque leur adresse reste inconnue …. ».

Si personne n’a su donc explicitement répondre à l’affectation de l’or exploité ou extorqué de la population par les hommes en armes, FARDC, FRPI ou autres, certains focus groups ont eu à émettre des réflexions sous formes des questions. Pour le groupe de l’élève MUNO KATALA, à travers la vie des éléments des FARDC, on peut estimer le solde de ce groupe ; « comment expliquer qu’à  peu de temps passé dans notre milieu, certains militaires de rang, sans compter leurs chefs, aient des motos, et d’autres biens de valeur, s’il n’y a pas de vol, de pillage, d’extorsion ou de vente d’un bien de grande valeur, si ce n’est pas l’or ? » Le témoignage du négociant SAFARI ODUDHU est allé dans le même sens en disant qu’un chef militaire, dont il n’a pas voulu citer le nom,  basé à Gety venait régulièrement à Bavi escorté : à moins d’un mois, il a changé plusieurs fois de moto ; « il a quitté la région 4 mois environ après, alors qu’il avait déjà un véhicule : que gagne-t-il pour cette performance ? ». Les orpailleurs ont, pour le compte de leur groupe, avancé les mêmes idées en parlant des tenues des éléments de FRPI : « où et comment les trouvent-ils ? ».

Devrait-on penser à une certaine influence de l’Ouganda dans cette région quand on se réfère aux déclarations du groupe du négociant SAFARI ? « … il est mieux de mettre fin au règne  des Ougandais dans notre région ! ».

Pour le notable indru de 56 ans qui avait requis l’anonymat, c’est le Gouvernement qui « doit s’impliquer pour la sécurité dans tout le cadre (économique, social, …) au Congo, particulièrement chez les Walendu Bindi » ; et à lui de poursuivre «tant que le travailleur congolais restera pauvre, les militaires des FARDC et tous ceux qui peuvent obtenir les armes continueront à nous malmener et à avoir la mainmise sur l’or et les richesses de la chefferie ».

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